Le Débarquement et la Libération de la Manche


L’histoire de la Deuxième Guerre mondiale ne peut se résumer aux seuls évènements du Débarquement. Ces semaines de combats acharnés et libérateurs, ces sacrifices et ces destructions ne peuvent et ne doivent occulter les quatre années qui les ont précédées et qui ont entrainé une rupture des références dans l’histoire de l’humanité. Mais c’est bel et bien au travers de cette Libération de 1944 et des célébrations qui en sont faites que se réalisent la transmission de la mémoire, le partage des valeurs fondamentales de paix, de liberté, de réconciliation, de justice, de dignité humaine et de fraternité. Aussi, à l’occasion des célébrations du 70e anniversaire du Débarquement et de la Libération et au travers des différents temps commémoratifs et intergénérationnels, le département de la Manche a rappelé qu’il restera une vigie contre l’oubli et continuera de témoigner de l’indéfectible reconnaissance et l’infinie gratitude de ses habitants pour les Alliés.
Conseil général de la Manche, archives départementales, 13Num118

Avant que la réussite du Débarquement allié et la Libération du territoire ne laisse place à la lente Reconstruction, la population manchoise a successivement dû faire face à  :

- la mobilisation de 1940,
- le traumatisme de la défaite,
- l’arrivée du nouveau régime de l’État français de Vichy,
- le départ des prisonniers de guerre pour l’Allemagne,
- la dense occupation des soldats allemands dans les foyers,
- les difficultés du ravitaillement,
- la vie chère,
- les restrictions, le marché noir, les brimades, les interdictions, les réquisitions,
- la déportation d’une partie de la main d’œuvre et la déportation raciale.

De la mobilisation à l’invasion allemande


De septembre 1939, date de la déclaration de guerre, à juin 1940, date de l’invasion de la Manche par les armées allemandes, s’écoulent dix mois. Dix mois pendant lesquels, s’il ne se passe pas grand-chose sur le front avant la percée de la Wehrmacht, la vie suit son cours dans le Cotentin. C’est d’abord la mobilisation des hommes en âge de se battre (environ 45 000 Manchois sont concernés, soit 10 % de la population totale et près de 35 % de la population masculine active) et la mise en place d’une « défense passive » dans le département avec la création d’une garde territoriale. Mais c’est surtout l’attente, au cours d’une “drôle de guerre” usante pour le moral des soldats et les nerfs des familles à l’arrière. De longs mois d’atonie militaire immédiatement suivis par une débâcle improbable, véritable effondrement militaire, doublé d’un sabordage politique. Cette défaite, a engendré une profonde crise d’identité et de légitimité, précipitant aussi la Manche, pourtant si loin du front, si loin de la guerre, sous l’Occupation ennemie.

L’Occupation et le régime de Vichy


C’est le 17 juin 1940 que les troupes allemandes arrivent dans le département de la Manche entamant une remontée vers Cherbourg. L’armistice est signé le 22 juin. Les victimes militaires manchoises sont au nombre de 1 177 et le chiffre des prisonniers de guerre est de 21 500, soit un taux de captivité rapporté à la population totale de 4,9 % et qui représente tout de même 47,8 % des mobilisés du département. Pendant quatre ans pratiquement mois pour mois, la Manche en zone occupée va vivre sous la botte de l’Allemagne nazie. Dans la Manche, département côtier proche de l’Angleterre, l’Occupation est forte, dans les villes ou les communes littorales mais les bourgs ruraux sont loin d’être épargnés. Dès leur installation, les autorités allemandes imposent toute une série de contraintes et décrètent une multitude d’interdictions, de réquisitions matérielles ou humaines, ressenties comme autant d’humiliations, d’abaissements, de vexations ou de provocations.

L’armistice signé par le Maréchal Pétain détermine un nouveau cadre institutionnel
dans lequel prévaut l’ordre allemand qui contrôle toutes les activités, y compris celle de l’administration française. La loi du 10 juillet 1940 qui institue l’État français sous couverture de l’image de Pétain, n’assure en aucune manière l’indépendance promise de la France. Par contre, elle rompt avec les traditions françaises de liberté et de démocratie : la « Révolution nationale » de Vichy vise en effet à un encadrement de la population et institue au sommet de l’État une politique de collaboration avec le Reich allemand.
Vichy, c’est d’abord le triomphe du traditionalisme dans un État satellite, vassalisé, sans souveraineté, qui va se transformer, notamment à partir de 1942, en État policier, collaborant sous l’impulsion de Laval,
« l’homme des Allemands », à la déportation du travail, à la déportation politique et raciale. Localement, le rouage décentralisé essentiel dont dispose le gouvernement de Vichy, demeure le préfet de la Manche dont l’autorité est renforcée, véritable exécutant des décisions du gouvernement, relais auprès des maires de la politique vichyste.

Vivre sous l’Occupation


De la vie quotidienne dans la Manche sous l’Occupation, on en a souvent une vision assez stéréotypée dans laquelle chacun doit faire face aux pénuries, au marché noir, à la vie chère. Les produits manquent, des économies parallèles se créent, et le dirigisme économique est très mal perçu dans une région attachée à ses libertés individuelles. Le système, au départ temporaire des réquisitions, finit par rentrer dans la normalité. Personne n’a échappé aux difficultés, au harcèlement du quotidien que représentent les réquisitions, les prélèvements et le rationnement. La diminution des productions et la réduction des importations, ajoutées à la multiplication des impositions, entraînent la mise en place d’une économie de pénurie et une augmentation flagrante du coût de la vie malgré le « régime de la taxe ». Inégalement menacés, les Français ont inégalement souffert. Dans la Manche, même si les gênes se sont fait ressentir à plusieurs niveaux, si les ponctions exercées de toutes parts sur les cultivateurs ont été pesantes, on peut dire qu’en matière de ravitaillement alimentaire, les habitants ont été plutôt moins éprouvés, se suffisant à eux-mêmes pour l’immense majorité d’entre eux.

Les comportements sous l’Occupation ne peuvent et ne doivent être réduits à un choix manichéen, entre deux voies tracées par deux groupes agissants, plus ou moins influents, mais somme toute numériquement très minoritaires : celui de la Résistance et celui de la Collaboration. La masse de la population a continué à vivre tant bien que mal durant cette période. Elle n’a surtout pas vraiment eu le choix. Il est juste que beaucoup de Manchois ont subi la situation, courbant l’échine. Dans le défilé immobile des jours d’occupation, bien souvent, ce qui semble pure et simple indifférence n’est qu’accablement. D’une manière générale, on ne s’accoutume pas, on subit, sourdement. Si l’on voulait vivre, durant cette période, il ne restait vraiment pas d’autres ressources que la cécité volontaire. Mais endurer n’est pas accepter. Subir n’est pas démissionner. Les contre-exemples de l’attentisme présumé ou établi de l’immense majorité de la population sont nombreux. Une partie non-négligeable de l’opinion, souvent précocement, se montre « anti-boche » comme elle se qualifiait à l’époque et largement gaulliste. Une « résistance civile » à l’occupant s’est faite jour très tôt, qu’elle puise ses racines dans un patriotisme sincère ou dans une réaction épidermique née du simple fait de voir les soldats allemands accaparer ses biens, son salon, son champ. Cette résistance a pu être passive, se limitant au refus, à l’isolement, à la volonté de ne pas se laisser contaminer. Elle a pu prendre aussi d’autres formes : toute une série de démonstrations ostensibles de mécontentement, d’actes irrévérencieux ou d’hostilité, ont aussi été répertoriés.

La Résistance


La Résistance correspond à une réalité diverse et multiforme entraînant sans conteste à dépasser la traditionnelle acception de « résistance organisée » (en réseaux et en mouvements), ou bien de
« résistance en armes » (qui comprend aussi le renseignement ou la propagande), pour prendre en compte aussi un certain nombre de comportements, « d’attitudes résistantes », quelles qu’elles soient. La résistance civile manchoise commence très tôt avec les lacérations d’affiches ou le port de la croix de Lorraine sur les vêtements, des rassemblements pour manifester son hostilité à l’encontre des occupants et son soutien à de Gaulle. Au début du printemps 1941, la BBC lance la campagne des « V » comme
« Victoire », très suivie dans la Manche et des tracts gaullistes ou antiallemands sont distribués. Proches des côtes, nombre de Manchois écoute la BBC ou rendent hommage aux aviateurs alliés décédés.

Conseil général de la Manche, archives départementales, 13Num1918

Alors que dans les premiers temps les actions résistantes se font plutôt de manière isolée, la résistance organisée s’improvise très rapidement. Les « réseaux » de renseignement, d’action et d’évasion sont clandestins et secrets. Ils recrutent peu d’agents pour passer inaperçus. Ceux de la Manche sont plus tournés vers le renseignement en lien avec les Britanniques, à propos des effectifs ennemis, des déplacements de troupes, des installations militaires. Les « mouvements » clandestins, au contraire, affirment leur existence, cherchent à mobiliser la population. La Résistance manchoise surtout orientée vers le renseignement, la propagande et l’aide aux réfractaires du STO, s’en prend également aux installations allemandes : câbles, panneaux indicateurs, véhicules et bâtiments font l’objet de sabotage. Au cours de l’été 1942, la Résistance se renforce et les actions se font de plus en plus nombreuses, fortement réprimée par les Allemands qui arrêtent, internent, déportent et exécutent. La Résistance jouera un grand rôle dans la réussite de l’opération Neptune grâce aux renseignements et aux sabotages qui ont bloqué l’avancée des renforts allemands souvent mieux que les bombardements stratégiques de l’aviation alliée.

Ultra minoritaire, le phénomène de collaboration n’en est pas pour autant inexistant dans la Manche et recouvre un large éventail de comportements et une grande multiplicité de faits. Comme pour la notion de résistance, en plus des différences de degré, il ne faut pas omettre les différences de nature. La collaboration idéologique ou autrement appelée « collaborationnisme » est un engagement politique auprès de mouvements de collaboration, sympathisants de l’idéologie nazie et à la recherche d’une alliance étroite avec l’Allemagne. Elle fut peu active dans la Manche mais présente. Les cas de collaboration économique qui consiste à faire de gros bénéfices en privilégiant le commerce avec l’occupant, notamment en matière de ravitaillement dans notre région, ont été plus nombreux. D’autres formes de collaborations individuelles ont existé, au quotidien : la collaboration des cœurs (relations intimes de femmes avec les soldats allemands) et la collaboration policière (par dénonciations) en sont les principales.