18 311 : c’est le tonnage de bombes alliées larguées sur la Normandie entre le 5 et le 6 juin 1944.  Avant de reconstruire il faut donc déminer. Pour mener à bien cette tâche, deux ans sont nécessaires. C’est pourquoi, en attendant les logements « en dur », la population est logée dans des baraques en kit. Ces hébergements provisoires ont été offerts par la communauté internationale dont les États-Unis, la Suisse, le Canada ou la Suède. Saint-Lô, « capitale des ruines », est un exemple de cette période architecturale.

Saint-Lô : « capitale des ruines »

Le 10 juin 1946, Samuel Becket, engagé auprès de la Croix Rouge à Saint-Lô, écrira un texte intitulé « The capital of ruins ». Parmi les phrases fortes : « … Les bombardements ont rayé Saint-Lô de la carte en une nuit…. ». Et effectivement, la « nuit de feu », du 6 au 7 juin, a causé de graves dommages à la ville. Restée sous les tirs ennemis jusqu’au 24 juillet, Saint-Lô, à la fin de la guerre, est détruite à 95 %. A elle seule, la « capitale des ruines » démontre bien l’intensité des bombardements et l’ampleur du travail de reconstruction. Et si Saint-Lô est, sans doute, la ville la plus touchée, les autres communes manchoises n’ont pas été épargnées. Ainsi, des villes telles que Coutances, Valognes, Mortain ont été détruites à plus de 75 %.

Reconstruire dans la durée

Les opérations de déminage finies, le temps est venu de la reconstruction. Ainsi, dès 1946 des architectes travaillent sur des nouveaux ensembles immobiliers. L’une des priorités, pour ces nouvelles constructions, est la lumière. Parmi les bâtisseurs d’après-guerre, citons  Marcel Mersierarchitecte de la reconstruction de la ville de Saint-Lô. Il a œuvré pour faire émerger les immeubles de la Ferronnière, le bâtiment courbe de la rue Toustain-de-Billy. Autre construction de l’architecte : le théâtre Roger-Ferdinand ou le clocher de l’église Sainte-Croix.

Découvrez 4 vidéos d’échanges avec des témoins de cette époque ou avec des personnes qui vivent dans les quartiers dits de la Reconstruction.

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Intervenants :

  • Emmanuel Fauchet, directeur du CAUE 50 (Conseil d’Architecture et d’Environnement)
  • Marcel Mersier, architecte-en-chef de la reconstruction de Saint-Lô – Février 1965
  • Jean-Jacques Ernault, architecte-conseil CAUE 50

Emmanuel Fauchet (EF) et Jean-Jacques Esnault (JJE) se promènent dans les rues de la ville de Saint-Lô. La vidéo associe une voix off et les discussions entre les 2 hommes.

Voix off

Et s’il suffisait simplement de lever les yeux, de regarder pour saisir la beauté de l’œuvre. Oui, dans l’œil d’un architecte, Saint-Lô est un ensemble cohérent, pensé, écrit.

EF

Aucun bâtiment ne s’ignore dans cette ville.

Les 2 architectes discutent tour à tour

Il y a des façades en pierre, des façades avec des tyroliens, des enduits. Ça donne une forme d’alternance comme ça…De rythme.

La diversité avec laquelle on traite les toitures. On a des types de lucarne qui sont extrêmement variés. Ici, il y a cet immeuble avec la terrasse, les balcons. Enfin, entre le niveau haut et le bas de la rue, il se passe une histoire qui est absolument géniale. Moche, pas moche, beau, pas beau, gris, pas gris… On sait à l’origine que les matériaux avaient une couleur. On sait à l’origine qu’ils étaient faits pour donner un certain éclat à la ville. On sait à l’origine qu’ils ont été répartis dans la ville pour qu’on ait une forme de variété dans la lecture qu’on pouvait en faire. Et on sait que tout ça a été fait dans un principe de culture du bien-être.

Des images de Saint-Lô dans les années 50 passent. Des images en noir et blanc avec une voix off :

En moins de 10 ans une ville neuve a jailli des décombres. Le plan s’inspirait des courants en vogue à l’époque, régionalistes et modernistes.

Marcel Mersier architecte-en-chef de la reconstruction de Saint-Lô – Février 1965 parle 

Je l’ai développée et je l’ai réalisée en tant qu’architecte conseil de la Reconstruction, architecte. J’ai cherché à faire une chose qui ne choque pas les propriétaires anciens et qui reste un peu régional comme esprit.

On revient aux images d’aujourd’hui

Voix off

Mais entre ces intentions de départ et ce que ressentent encore aujourd’hui bien des habitants il y a comme un petit hiatus.

Des habitants parlent 

Ben l’impression c’est que … ben moi j’aime pas cette ville.

Oui c’est peut-être un peu triste.

Allez au Havre c’est pareil… C’est une ville reconstruite aussi.

C’est une ville qui a du vécu et c’est quand même joli aussi. Quand on regarde les remparts ou ça. Quand on regarde les photos d’avant et maintenant il y a quand même une grosse différence. Mais il y a des restes encore.

Vous préférez ce qui était avant ?  réponse :  Oui largement.

Retour à des images d’époque en noir et blanc

Et là, le débarquement avait eu lieu dans une des plus riches provinces de France, et en quelques semaines, du hameau au village, du bourg à la sous-préfecture, la Normandie était criblée de ruines. Ces constructions neuves ont eu la lourde tâche de faire oublier le bon vieux temps : les rues d’avant-guerre, les villes, les villages à jamais engloutis. Partout la même préoccupation hygiéniste et les fenêtres succèdent aux fenêtres. La Reconstruction peut laisser une image répétitive, standardisée, impersonnelle, froide.

Retour à notre époque avec les 2 architectes qui se promènent dans les rues

 Les villes de la reconstruction… L’espace public a été très vite presque envahi par la voiture, par l’automobile qui fait que l’espace de partage, l’espace sur lequel on aurait envie, peut-être, de se poser tout simplement sur un banc existe finalement très peu.

Succession de photos de la Reconstruction et actuelles

Voix off

Et puis des centaines d’immeubles livrés en une poignée d’années ont vieilli, ont noirci ensemble. A Saint-Lô la ville a entrepris de coloriser des façades pour casser l’impression de grisaille. Mais aujourd’hui la Reconstruction se résume le plus souvent à cet aspect défraichi. Or le désir ça s’entretient.

FIN

 

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Intervenants :

  • Jacky Laignel, Maire d’Auxais
  • Delphine Fournier, architecte, chargée de mission habitat, communauté de communes Côte ouest / Centre-Manche
  • Nohanne Sevaux, habitante de Périers

Voix off

Les ruines de l’église pieusement conservées …c’est une cicatrice pas bien refermée. Auxais, dans les Marais du Cotentin, comptait 250 habitants au moment de la guerre.

Le maire Jacky Laignel (JL) parle en sillonnant les routes de son canton en voiture.

C’est quand même une commune qui a énormément souffert des différentes destructions. L’Église a été reconstruite en 1963.

Voix off

Les dommages de guerre versés par l’État ont permis de relever le village. À commencer par l’église ! Le ciment de la communauté à l’époque. Elle ne sert plus guère que pour quelques enterrements. 21 maisons basses sont aussi sorties de terre… Toutes un peu sur le même modèle.

JL :

Et alors là, nous sommes au château d’Auxais… Château qui a été complètement détruit en juillet 44.

Voix off

Donc ça n’a rien à voir avec l’ancien château ?

JL

Non ça a été reconstruit avec des matériaux de l’époque.

Voix off

Il a aussi fallu reconstruire 6 ou 7 corps de ferme qui sont assez facilement repérables.

JL

C’est entré dans le paysage de la commune quoi…

Voix off

C’est intégré mais est-ce qu’on aime ?

JL

… On s’est habitué.

Voix off

Et alors aujourd’hui on ne court pas après non plus ?

JL

Non au niveau immobilier non. Les maisons de la Reconstruction sont souvent difficiles à vendre.

Voix off

Ça vous plait à vous ?

JL

Ça  ne me dérange pas… Je n’en suis pas un fan mais ça ne me dérange pas.

Voix off

À l’autre bout des Marais du Cotentin, Périers boude aussi sa reconstruction. Les immeubles sont pourtant robustes, élevés avec des pierres de Valognes et du grès rose. La cité d’État date de 1947. Dehors le ciel est bas comme de bien entendu. Pourtant la lumière inonde les pièces.

Delphine Fournier est devant un immeuble de la Reconstruction puis ensuite rentre dans le logement

Delphine Fournier (DL)

Ça vient de l’école des Beaux-Arts et des architectes concepteurs de ce type de logement qui avaient été formés avec une exigence de confort très grande pour l’époque. Tous ces logements de la Reconstruction, ils ont des caractéristiques similaires : lumière, volume »

Voix off

Depuis quelques mois des aides pleuvent pour qui veut bien se porter acquéreur d’un logement de la Reconstruction : 2000 euros à la signature, une prime pour le ravalement, des subventions pour les indispensables travaux d’isolation… Et portant on ne se bouscule guère.

Nohanne Sevaux (NS)

Certaines façades ne donnent peut-être pas forcément envie d’y entrer mais une fois que l’on est entré dedans… Moi je l’ai achetée en ¾ d’heure. La maison ça a été un véritable coup de cœur ! »

Voix off

Dans le bourg, des immeubles entiers sont en déshérence, en panne d’habitants. La commune a recensé quelques 180 logements vacants qui donnent parfois l’impression d’avoir été figés dans le temps ; la maison de ville telle que pensée après-guerre n‘est pas tendance parce que l’envers du décor est ce qu’il est, parce qu’elle ne dispose, bien souvent, que d’une modeste cour.

DL

C’est un problème surtout à la campagne, surtout en zone rurale où les gens veulent du terrain.

Voix off

Et puis l’aspect défraichi peut quand même en rebuter plus d’un…

Par ex., dans une maison comme ça les gens ne voient pas le potentiel ?

DL

Ben déjà les gens ne viennent pas visiter. Si ils venaient jusque-là peut-être qu’on arriverait à les convaincre.

Voix off

Ce vaste logement familial – 3 niveaux sur parquet massif – est à saisir 47 000 euros. Le notaire attend une offre depuis près de vingt ans.

FIN

 

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Intervenants :

  • Emile Sureau, architecte de la reconstruction 
  • Jean-Jacques Ernault, architecte conseil, CAUE de la Manche
  • Annick Garnier fille de Emile Sureau
  • André Aubert, menuisier et chef d’entreprise à la retraite

 

Dans un bureau des personnes discutent avec une habitante, Annick Garnier

Annick Garnier (AG)

Nous sommes arrivés à la fin du mois d’août 1946… Et là c’est le désastre absolu puisque à Saint-Lô, à ce moment-là, tout est en ruine.

Des images d’époque passent

AG

Il n’y a rien ; il n’y a que des squelettes d’immeubles, que des cailloux ; c’est un spectacle évidemment très très éprouvant.

Voix off

Un souvenir indélébile est gravé dans la mémoire d’une petite fille de 11 ans.

Au préalable votre père avait travaillé en Région parisienne ?

AG

Oui oui mon père travaillait en Région Parisienne… »

Des photos d’époque de son père passent

Voix off

Son père, architecte, arrive avec l’ambition de relever la ville. La famille partage le quotidien des sinistrés.

AG

Fallait aller vite ! C’est ça tout le problème, ce que les gens piaffaient. Ils étaient toujours dans leur baraque et les baraques, elles vieillissaient !

Voix off

Quand Annick Garnier a entendu l’appel à témoignages sur la Reconstruction lancé par les Archives départementales de la Manche, elle est venue de la Région parisienne avec un film et ses souvenirs

des images du film passent

AG

Il y avait des chantiers partout ; et c’était drôle d’ailleurs, comme si ils avaient besoin d’accélérer un peu le temps. Quand il y en avait un qui était fini il y avait des inaugurations, des célébrations d’ouverture de ceci de cela. Ça donnait l’impression d’une renaissance.

Jean-Jacques Ernault,  (JJE)

On connait une ville technique au final mais qui s’est construite… Mais elle n’est pas rattachée à ses souvenirs. Les gens se sont pas ou peu exprimés et du coup c’est intéressant de relier cette histoire de la Reconstruction avec des témoignages humains.

AG

Les bâtiments là, l’architecture, tout ça,  ça a été décrié, ça a été considéré comme raté, moche etc., et moi ça, ça ne me plait pas du tout car on a oublié les conditions dans lesquelles ont œuvré tous ces gens-là. Je sais que mon père en a beaucoup souffert. Il a été dans le lot, comme les autres.

Voix off

La Reconstruction fut aussi  un immense brassage d’artisans et d’ouvriers venus de partout avec des techniques nouvelles, des matériaux jamais vus encore.

André Aubert, discute avec un ami, Yves, en regardant des photos d’époque assis dans un canapé

André Aubert (AA)

Ce qu’on remarque c’est que les toits sont très pentus et s’amortissent sur corniche et que c’est copié sur l’église tout ça.

Yves

Là donc c’est la route de Carentan.

Voix off

Yves cavet amasse les photos de cette époque où il est arrivé à Périers. André Aubert travaillait sur les chantiers comme menuisier.

AA

Et pour la première fois de l’histoire de ce pays, le parquet va venir des Landes françaises. Ce qu’on voit là c’est  l’îlot le plus réussi de Périers.

Voix off

Pour toute une génération, cette Reconstruction reste, avant tout, associée à des souvenirs de jeunesse, d’audace et de lendemain qui chante. Imaginez-vous qu’on a des pays qui vous arrivent du fin fond des âges et qui vont être détruits en 5 mn et reconstruits en 5 ou 6 ans.

Yves

Si j’empruntais la liturgie je dirais qu’en 44 on chantait la Miséricorde et qu’en 54 on chantait le Sauveur.

AA

La Reconstruction c’est aussi le retour de la vie pleine et entière. Oh là on était dans une euphorie totale !

FIN

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Intervenants :
Elisabeth Marie, conservatrice déléguée des antiquités et objets d’art – Conseil départemental de la Manche
Robert Blaizeau, directeur du musée de Saint-Lô

Discussion devant un meuble type enfilade/buffet
Elisabeth Marie (EM)

Ça c’est vraiment le mobilier typique d’urgence ou de sinistrés. Quasiment tous les sinistrés ont eu à un moment donné un buffet comme ça.

Voix off

Combien de ces meubles ont fini dans des greniers et des remises parce qu’ils avaient fait leur office. Depuis quelques années la Conservation des antiquités et objets d’art de la Manche récupère ce mobilier qui témoigne de son temps.

Elisabeth Marie montre une chaise
EM

On retrouve un petit peu aussi la structure que l’on trouve dans l’architecture de la Reconstruction avec quelque chose de très fonctionnel.

Voix off

Qui sait qu’un célèbre décorateur, René Gabriel, avais été désigné pour créer ce mobilier d’urgence.

EM

Il y a eu plusieurs type d’assises. Ça c’est l’assise la plus facile, la moins couteuse.

Robert Blaizeau (RB)

Je crois qu’on en a, nous, dans nos collections. On en a des comme ça. C’est assez fréquent je crois »

EM 

Les gens les ont gardées parce que justement ils trouvaient ça pratique. Le fait de faire appel à des créateurs, c’était une volonté d’avoir quelque chose de qualité, de ne pas sacrifier à la qualité.

RB

Tous ces objets là en témoignent complètement. C’est une économie de moyen absolument totale et en même temps il y a de vrais artistes derrière, de vrais artisans qui ont travaillé à la conception, à la réalisation de ces meubles.

Voix off

Ce mobilier fabriqué en grande série annonce l’époque des arts ménagers, le confort moderne des Trente Glorieuses. C’est un tournant domestique, un aspect assez mal connu de la Reconstruction que le musée de Saint-Lô aimerait faire redécouvrir

EM, devant un bureau

Avec le bureau il y a quelque chose d’intéressant c’est que ici il y a une petite niche qui peut faire bibliothèque.

RB

Si on veut le mettre en valeur dans le parcours de l’exposition, il faudra qu’il soit au milieu de la pièce.

Dans les sous-sols du musée de Saint-Lô.

Voix off

Depuis quelques mois, le musée de Saint-Lô rassemble tout ce qui pourrait permettre de reconstituer les intérieurs des années 50.

RB, consultant un document

On est en 1958, en avril 58, juste avant l’inauguration du bâtiment.

Voix Off

Aux Archives municipales la paperasse témoigne que l’Administration était de nouveau en ordre de marche : devis, catalogues factures… Rien ne manquait

RB 

Alors le bureau métallique on en a mais je n’ai pas retrouvé encore le bon modèle. Votre bureau par exemple c’est pas tout à fait ce modèle-là.
Mais c’est sûr que l’on peut se dire que finalement ça n’a pas beaucoup d’intérêt. Ce sont des outils de travail pour un certain nombre d’agents de personnes aujourd’hui. Ce que l’on souhaite justement montré c’est que ça correspond à une époque particulière où on développe des styles nouveaux, où on développe des processus de production industriel de mobilier métallique et en même temps aujourd’hui ça a tendance à disparaitre et c’est donc recherché par les collectionneurs.

Voix off

Le nouvel espace dédié à la Reconstruction doit ouvrir l’année prochaine en juin 2019 à l’occasion du 75e anniversaire du Débarquement.

RB

Faire rentrer la Reconstruction au musée, c’est tout simplement accompagner les Saint-Lois pour leur dire « regardez ce qui vous entoure, regardez autour de vous, vous avez des trésors à découvrir.
Beaucoup de Saint-Lois il y a quelques années disaient « oh mais qu’est-ce qu’elle était belle notre ville avant les bombardements ! » sauf qu’en fait ils n’ont jamais vu cette ville avant les bombardements. Ils s’imaginent qu’elle était belle. Nous ce qu’on veut simplement leur dire c’est que leur ville actuelle elle est tout aussi belle et qu’elle a plein de charme, plein d’intérêt qui sont méconnus.

Voix off

Cette tour escalier devant l’hôtel de ville et le nouveau clocher de l’église Sainte-Croix avaient été élevés pour glorifier la ville renaissante. Ils symbolisent une reconstruction longtemps mal comprise. Le temps est peut-être venu de la réconciliation.

FIN

 

Pour compléter votre découverte de la période de la reconstruction, en juin 2019 ne manquez pas l’exposition sur le mobilier d’après-guerre au musée de Saint-Lô.

Rendez-vous sur le site des Archives départementales de la Manche, Maison de l’histoire pour retrouver des documents et photos de la période de la Reconstruction dans le département.

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